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La Bohème à Montmartre : critique du restaurant et décryptage d’un mythe

Enquête sur le restaurant le plus ambitieux — et paradoxal — de Montmartre.

6 min
Artisanat & Créateurs
13 February 2026 à 5h25

Avec sa brasserie "La Bohème" sur la place du Tertre, Montmartre s’offre un nouveau lieu de vie aussi ambitieux qu’ambigu. Nous l’avons essayé et partageons notre expérience.

La Bohème Montmartre : brasserie sur la Place du Tertre ou vestige d'un mythe ?

L'illusion d'une ambiance entre décor de carte postale et agitation touristique

Situer La Bohème sur la Place du Tertre, c’est déjà s’abandonner à l’évidence. Ici, au cœur du cirque montmartrois, le restaurant s’étire paresseusement, tel un félin blasé sous les projecteurs. Les terrasses sont envahies de touristes, que l’on devine venus tout droit de San Diego ou du Luxembourg, incapables de résister à ce morceau de Paris empaqueté pour l’exportation. Des chevalets brinquebalants tentent de ranimer le spectre du village d’antan — alors même qu’ils n’attirent plus guère que les regards distraits des smartphones en balade.

La terrasse animée du restaurant La Bohème sur la Place du Tertre, baignée d'une lumière de fin de journée. On y voit des touristes attablés, des chevalets de peintres en arrière-plan et l'agitation typique de Montmartre, capturant l'essence d'un Paris de carte postale.

Les conversations s’entrechoquent dans une cacophonie cosmopolite où se mêlent accents italiens et anglais éraillés ; quelques artistes débitent des portraits à la chaîne sous l’œil impassible des serveurs. Il faut bien l’avouer : tout ici sent l’attrape-touristes soigneusement huilé… Et pourtant ! Peut-être est-ce là le triomphe définitif du simulacre : ce théâtre assumé, où chacun se prête au jeu avec un aplomb désarmant, finit par opérer une forme de charme malhonnête mais entêtant. Le restaurant s’offre en scène, et chaque convive devient acteur d’un Paris rêvé — factice certes, mais intensément vécu.

Le service en salle, un ballet parfois désinvolte

Sur cette scène miniature évoluent des personnages dont le costume oscille entre folklore et caricature. On croise parfois un certain François — ou était-ce Vincent ? — arborant sans ciller un nœud papillon en bois qui confine à la provocation rétrograde. Le ballet des serveurs tient moins du professionnel sans faute que du numéro d'équilibriste vaguement indifférent. Les avis récoltés ici ou là (Tripadvisor regorge d’anathèmes sur le "service exécrable") confirment ce sentiment persistant : lenteur assumée, oublis savamment orchestrés… S’agit-il d’incompétence crasse ou bien d’une désinvolture choisie ?

À rebours des attentes provinciales, il semblerait qu’à Paris la négligence soit un art à part entière — une humeur collective qui transcende toute velléité d’efficacité brute. Entre deux commandes oubliées, on surprend volontiers les serveurs discutant des chances du XV tricolore face aux All Blacks plutôt que du sort d’un steak-frites refroidi.

« Le service parisien n'est pas un service, c'est une humeur. Chez La Bohème, elle oscille entre la distraction poétique et l'oubli pur et simple, et c'est peut-être ce que l'on vient y chercher. »

Il faut donc choisir sa posture : râler comme un provincial tombé dans le panneau ou accepter avec philosophie cette théâtralité capricieuse — qui fait partie intégrante, n’en déplaise aux naïfs !, du spectacle montmartrois.

Faut-il céder à l'appel de La Bohème ?

L'avis de Gaspard

S’autoriser un verdict sur La Bohème, c’est reconnaître d’emblée que l’on juge moins une cuisine qu’un décor — et pas des moindres. Cet établissement n’a jamais prétendu régaler les papilles affûtées ; il flatte plutôt l’œil du flâneur, le promeneur en quête d’un cadre où se donner la réplique à soi-même ou à quelques comparses de passage. Vous cherchez un frisson d’authenticité ? Passez votre chemin. Si, au contraire, vous acceptez la supercherie comme un sport d’élite et que vous savez goûter la plaisanterie permanente du Paris pittoresque, alors la toile de fond est impeccable — pour peu qu’on sache s’y vautrer avec panache.

« Si vous cherchez un frisson d'authenticité brute, passez votre chemin. Si vous acceptez de jouer le jeu du grand théâtre parisien, la toile de fond est impeccable. »

Double notation

Note
Esthète (pour le décor et le spectacle permanent) 🎭🎭🎭/5
Gastronome (pour l'absence de faute majeure) 🍽️🍽️/5

Anecdote : Un soir d’avril, j’ai surpris une touriste américaine confondant le serveur avec un « mime officiel de Montmartre »... Ce dernier n’a pas démenti et s’est mis à singer une commande invisible. Peut-être est-ce là toute la poésie du lieu : les rôles s’échangent sans prévenir.

Horaires, réservation et accès à la butte Montmartre

Ticket froissé de réservation sur une table, téléphone vintage et Place du Tertre en arrière-plan.

Horaires : 7h - 2h du matin sans interruption (épuisant rien qu’à le mentionner).

Réservation : Au choix — téléphone classique : 01 46 06 51 69 ou, pour les plus hardis, par mobile : +33 6 83 64 97 62. Oui, il faut parfois insister.

Meilleur moment pour visiter : Entre 10h et 18h pour profiter du spectacle humain ou dès potron-minet si vous craignez la foule (mais dans ce cas, pourquoi venir ?).

Accès : Funiculaire depuis Anvers ou à pied pour les ascètes ; ne sous-estimez pas la pente ni les escaliers répétitifs.

À cocher avant d’entrer dans l’arène montmartroise

  • [ ] Accepter le folklore sans illusions
  • [ ] Commander un classique pour limiter les risques
  • [ ] Réserver une place en terrasse si vous souhaitez être au premier rang
  • [ ] S’armer de patience et d’un bon sens de l’observation

La Bohème, un délicieux mensonge

Un rideau de théâtre rouge entrouvert sur une salle de restaurant animée à Montmartre, où chaque table semble jouer une pièce différente. Les convives sont souriants, certains chuchotent, d'autres rient, tous conscients que la scène est fausse mais savourant ce jeu collectif. Un air de lucidité flotte dans l'atmosphère, entre jeu et désenchantement.

On quitte La Bohème sans illusion — ou plus exactement avec la satisfaction trouble d'avoir joué son rôle dans ce simulacre réjouissant. Ici, le décor s'assume comme décor ; l'illusion prime sur toute prétention au vrai. Voltaire notait que « l’illusion est le premier de tous les plaisirs ». Même Chamfort aurait souri devant ces touristes qui font mine d’y croire pour mieux savourer leur propre comédie.

Le plaisir peut s'appuyer sur l'illusion, mais le bonheur repose sur la réalité. — Chamfort

Rien n’est caché ; tout est offert avec un clin d’œil — menu figé dans le temps, service cabotin et folklore appuyé. À rebours des utopies sincères ou des nostalgies compassées, la seule authenticité offerte ici est celle du second degré. Cette conscience partagée du faux fait naître le vrai plaisir : on s’amuse du mensonge parce qu’on a décidé d’en jouir lucidement.

Attention : toute quête d'authenticité pure et dure dans cet établissement pourrait se solder par une profonde déception. Vous êtes prévenus.

Peut-être est-ce là la véritable bohème aujourd'hui : savoir que tout est faux et y prendre plaisir avec une lucidité désenchantée.

La Bohème à Montmartre : critique du restaurant et décryptage d’un mythe

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